Il y a des rencontres qui marquent une vie. Celle avec les M’Nông Chil appartient à cette catégorie.
Ma famille Morère/Faraut est établie au Vietnam depuis 1897. J’ai renoué avec cette histoire en 2007, au travers d’un projet centré sur le café de spécialité, le miel et les Peuples des Hauts Plateaux. Ce retour aux sources a été bien plus qu’un simple voyage. C’était une reconnexion avec un passé que je portais en moi sans vraiment le connaître.
Retour au Village de Da Sar
Le village de Da Sar se dresse à 1500 mètres d’altitude sur les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam, à 20 km à l’est de la ville de Dalat. C’est ici que mon arrière-grand-père maternel, Lucien Faraut, s’était installé avant 1915, aux côtés du Dr Alexandre Yersin, pionnier dans les reconnaissances du plateau du Lang Bian et dans la décision de créer la ville de Dalat. C’est ici, qu’il avait introduit le Bourbon Pointu, cette variété rare endémique de l’île de La Réunion.
Contexte historique : En 1976, ma famille a dû quitter le Vietnam. Les plantations ont été abandonnées. Pendant plus de trois décennies, les caféiers ont survécu à l’état semi-sauvage dans la forêt primaire.
Quand je suis revenu sur les terres familiales, en 2007, je suis retourné vers la communauté ethnique du village de Da Sar qui avait travaillé avec mes grands-parents. Ils m’ont accueilli dans leur village. Cette région, interdite aux étrangers à l’époque, est restée quelque peu préservée de l’urbanisation galopante qui défigure d’autres parties des Hauts Plateaux.
La Mémoire Vivante
Ce sont les M’Nông Chil qui m’ont éduqué à la connaissance de la nature, ils m’ont accompagné dans les nombreuses forêts et les hautes collines à la recherche des arbres du précieux café Bourbon Morère 1897, qui avait été abandonné pendant plus de trois décennies. Sans leur mémoire, sans leur connaissance intime de ce terrain, de la manière dont il le parcourt – que cela monte ou que cela descende, il n’y a pas de détour, de virage, dans l’imaginaire, comme dans le réel des peuples des plateaux – jamais je n’aurais retrouvé ces caféiers centenaires dispersés dans la montagne, cachés au cœur des forêts ripisylves, ou tropicales humides des immensités vietnamiennes.
Ils avaient gardé la mémoire de l’emplacement exact de ces plantations. Cette connaissance s’était transmise de génération en génération. C’est cette fidélité à l’histoire, cette capacité à préserver le souvenir d’un temps révolu, qui m’a profondément touché, ému, au point de décider de rester vivre auprès d’eux.
Une Demande Inattendue
C’est la communauté M’Nông Chil qui m’a demandé de préserver et de promouvoir ce café Bourbon. Ils ne voulaient pas que cette histoire disparaisse. Ils voyaient en moi la possibilité de redonner vie à un projet qui avait façonné leur village, leur relation avec ce terroir et ça c’est fait !
J’ai alors décidé de reconstruire une plantation de café, celle de mon grand-père. Mais pas n’importe comment. En respectant les méthodes ancestrales, en cultivant sans pesticides, en préservant les forêts de pins et les forêts sempervirentes qui entourent les caféiers.
Huit Années d’Apprentissage
J’ai passé huit années auprès des M’Nông Chil à réapprendre les méthodes traditionnelles de culture du café ; huit années à comprendre ce terroir unique, à observer leurs gestes, à apprendre leur connaissance intime de la montagne, tout en cultivant, sous leurs nombreux conseils mes propres caféiers. Des erreurs, j’en ai accumulé, des terres, j’en ai cultivé qui ne donnaient que trop peu de satisfaction pour cause de mauvaise orientation, de sol pauvre, d’altitude insuffisante et aujourd’hui, cela fait vingt ans que l’expérience a pris corps et je suis toujours auprès d’eux, ma plantation – miir en langage vernaculaire – en a gardé toutes formes de souvenir et de rides et de cicatrices.
« Les M’Nông Chil savent quand récolter, comment sélectionner les cerises à maturité parfaite, comment respecter les rythmes naturels de la plante et de la forêt. Ce savoir ne s’improvise pas. Il se transmet, il se vit, il s’acquiert et se bonifie avec l’expérience quotidienne au contact de la terre. »
Ce que j’exprime ici, ce ne sont pas que des mots. Ce sont aussi des recommandations, des conseils de culture et des projets menés ensemble ; que de fois j’ai été retenu à ma plantation, interdit d’aller vendre moi-même mon stock de café parce que l’intermédiaire n’était pas respectable ou le marché possédait une tendance à la hausse et qu’il était préférable d’attendre. Des moments prévenants, j’en ai pris plein ma « besace », comme celui adressé par Duy, de ne pas traverser la forêt qui me séparait de la ville au village, la nuit, avec la paye des ouvriers, de peur de subir une agression. Tant que je n’étais pas rentré, les villageois veillaient et attendaient mon signal « Ça y est ! je suis bien arrivé. » Ma mémoire en est pleine au point que c’est elle mais aussi grâce à eux, les M’Nông Chil, que j’ai fait, de ce métier un mode de vie ; lequel m’a transformé et a fait de moi, un Homme.
La récolte se fait exclusivement à la main. Chaque cerise est choisie avec soin. Cette sélection rigoureuse est le premier gage de qualité du Bourbon Pointu Morère 1897, que nous produisons aujourd’hui.
Un Combat Commun
Notre projet dépasse largement la simple production de café. Nous nous battons ensemble pour préserver l’environnement et notamment lutter contre la déforestation galopante dans cette région. Partout autour de nous, des hectares de serres recouvertes de plastiques sont installés pour produire des fleurs coupées. Ces cultures maraîchères et florales repoussent les terres cultivables des vallées vers les forêts de montagne, progressivement défrichées et mises en terrasses. Ce paysage agro-industriel provoque l’érosion des sols, la perte de biodiversité et accentue les changements climatiques.
Nous participons au développement et à la préservation des écosystèmes, d’autant plus, que notre plantation se trouve aux portes du Parc National Bidoup Nui Ba de 65 000 hectares à la périphérie de la ville de Dalat. C’est un combat essentiel, il n’est pas le seul, mais celui-là, il est violent, difficile et pour se faire, il aura fallu s’armer.
S’armer, c’est d’abord se former : une licence en anthropologie à l’université de Strasbourg, un master en écotourisme en 2000 à l’université d’Avignon, un doctorat en histoire asiatique et biodiversité à l’Université d’Aix Marseille, auprès des laboratoires de l’IRASIA et du LPED en double tutelle, car l’enjeu est de taille, avec pour sujet de thèse « L’histoire d’une forêt des Hauts plateaux du Vietnam, perception et gestion de la biodiversité, depuis l’époque coloniale, jusqu’à nos jours. », sous la direction de Philippe Le Failler, directeur de l’École Française d’Extrême Orient (historien), à Hanoï et Bruno Vila (Écologue), et directeur de l’ancien musée colonial de Marseille, pour une soutenance prévue fin 2026. C’est ce que j’appelle s’armer : une compétence forgée à la mesure d’un projet de vie !
À travers cette ambition, la communauté M’Nông Chil peut augmenter ses chances de maintenir son autonomie. Ils peuvent se libérer des dettes contractées auprès des intermédiaires du café. Ils peuvent résister à la pression foncière que les cultures intensives sous serre exercent sur leur village.
Plus qu’un Café, une Alliance
Aujourd’hui, le Bourbon Pointu Morère 1897, que nous produisons a été en son temps, c’est-à-dire au moment de mon installation au Vietnam, encouragé par mon ami Pierre Gagnaire, ma plantation visitée par Jacques Pourcel et son équipe, distribué par Annam Gourmet, à la Grande Épicerie parisienne, et par conséquent, présent sur les tables les plus prestigieuses. Mais au-delà de cette reconnaissance, c’est l’histoire qui compte. L’histoire d’une alliance, d’une solidité, d’un pacte social, humain, bienveillant entre deux familles, deux cultures, deux générations… et au final tout un village, puisque j’ai fini par vivre au village de Da Sar pendant plus de dix ans, le village M’Nông Chil, qui, en 2007 était encore interdit aux étrangers. Ma plantation s’épanouit toujours aux portes de la commune.
« Sans les M’Nông Chil, jamais le Bourbon Pointu Morère 1897 de Dalat n’aurait été sauvé de l’oubli. Sans leur mémoire, leur fidélité, leur demande de préserver ce patrimoine, rien n’aurait été possible. Je leur dois l’essentiel ! »
Chaque tasse de notre café raconte cette histoire et je vous encourage à venir la boire sur place, le moment venu. Chaque grain porte en lui la mémoire de leur terroir, la fidélité d’un peuple, l’alliance entre l’homme et la nature. Pour apprendre à le préparer dans les règles, consultez notre guide de dégustation.